Divagations typographiques

par Aurélie Carlier le 25 juin 2021

 

Dans le contexte actuel, la moindre bouffée d’air frais est la bienvenue. Aujourd’hui, je voudrais vous emmener dans une balade un peu particulière, une balade typo­graphique, un échange entre polices de caractères.
Installez-vous confortablement et laissez-vous bercer par le dialogue imaginaire de nos amies, laissez-vous emporter par leurs voix haut perchées, graves, douces ou encore suaves… Sentez leur caractère timide ou bien trempé, imaginez-les dans leurs atours du siècle passé ou contemporains, et laissez-vous subjuguer…

« aaa ooo eee confetti » édition du graphiste Melle Hammer.
« aaa ooo eee confetti » édition du graphiste Melle Hammer.


« Nous écrivons l’histoire, nous accompagnons le progrès, nous donnons le ton… et nous nous assurons que votre message passe. Voilà notre mission première. Bien souvent dans l’ombre, méconnues, oubliées, nous sommes en réalité tellement plus ! Pleine de majesté, tour à tour fines et délicates, tour à tour audacieuses et tonitruantes… nous mettons l’ambiance dans vos vies. Douces comme une caresse ou affûtées comme un rasoir, l’ambiance ça nous connaît ! Tournez les yeux à gauche et à droite, nous sommes partout. Nous dessinons votre monde. Nous sommes… les polices de caractères, parfois simplement nommées typos. »

Campagne de presse pour « Rock the Vote », imaginée par Julie Rutigliano et Brian Lightbody, 2008.
Trait d’esprit typographique amenant à réfléchir sur l’état de l’économie du pays à la veille des élections.

A bâtons rompus

« Oh chère cousine, te voilà pleine de certitude ! Cela semble si simple à t’entendre. Mais laissons ça pour l’instant, viens je t’emmène en voyage.
– En voyage ? Oh quel bonheur, avec cette sensation de déjà-vu constante, j’ai l’impression de tourner en rond dans mon coin. J’aimerais tellement qu’on me voit enfin d’un œil nouveau. Comment faut-il  s’habiller, où m’emmènes-tu ? [Soupirs d’aise]
– Chuut… Entends-tu ce doux son ?
– Comme un murmure à mon oreille…
– Un rossignol ? Ce chant est tour à tour délicat et marqué. Tout en contraste… quel bonheur ! (1) Oh mais regarde, c’est la voisine qui se parfume. Mais quelle majesté ! Quelle élégance !
– Ooh, comme j’envie cette taille de guêpe ! Et comme elle se tient droite !
– C’est certain, mais ses empattements filiformes ne valent pas mes triangulaires. (2)
– À force de marcher sur ses talons aiguilles, la tête haute, elle va se tordre la cheville…
– Oh chère cousine, vous voilà bien révolutionnaire ! Mais à moins, on s’en serait douté : jeunette née de la révolution industrielle vous resterez, bien ancrée sur le sol, on peut dire que votre présence à vous ne passe pas inaperçue !  (3)
– Certes. Vous voilà bien mesquine l’ancienne… Ne me regardez donc pas de travers ainsi. Mais qu’est-ce donc ? Entendez-vous ce raffut ?
– Oui, ce sont les nouvelles. Elles veulent la gloire à l’international ! Vous imaginez ? Elles rêvent de voyage, certaines affirment qu’elles atteindront la lune  (4), quelle prétention ! Écoutez-les donc…
– Pourtant je les aurais crues sans caractère, elles n’ont aucune de nos particularités si raffinées… Que dis-je, elles sont presque lisses…  (5)
– Oh, mais ne vous fiez pas à ces airs neutres, on les dit promises à un bel avenir ! Voyons donc ce qu’elles clament si fort… »

(1) les didones, (2) les humanes, (3) les mécanes, (4) la police de caractères Futura (une linéale), (5) les linéales, le tout selon la classification de Maximilien Vox.

Futura Now By Monotype

Dialogues typographiques Helvetica

« Écoutez donc, vous dis-je. Rien ne vaut mes lettres basées sur des formes géométriques simples. Grâce aux côtés triangulaires de mon A, ou M, je suis à la fois pointue et cinglante, méfiez-vous de ma vivacité !Mais n’ayez pas peur, voyons… Je suis aussi très agréable, ronde et pure. Je vous taquinais… Il y a juste que je vais à l’essentiel, comme l’a voulu mon créateur, Paul Renner, en 1927. Avant-gardiste, il m’a voulue à la fois moderne et harmonieuse, au départ à peine lisible mais finalement extrêmement fonctionnelle. Avec moi, table rase du passé, je vous l’affirme ! C’est d’ailleurs pour cela que je suis devenue la coqueluche de ces chers publicitaires, tout le monde m’arrache !
– Euh, je ne vois pas trop sur quelle publicité…
– Oh, vous voilà vexante chère amie ! Volkswagen n’a juré que par moi, Red Bull, Absolut Vodka, Domino’s Pizza, FedEx, les colles UHU, même IKEA ou Canal+
se sont basés sur ma ligne pour créer leur identité… Et, n’oublions pas Louis Vuitton ! Voyez quelle classe ! Savez-vous que je suis également une star au cinéma ? Grâce à Stanley Kubrick ou ce cher Wes Anderson. Un jour j’irai certainement jusqu’à la lune. (6)

(6) Et elle ne croit pas si bien dire puisque notre chère police Futura fera bien le voyage avec la mission Apollo 11 jusqu’à la lune.

 

Divagations typographiques

Le voyage

« Mais écoutez-la donc… Il n’y a pas plus internationale que moi ! Me reconnaissez-vous ? Je suis à la base d’une multitude de logos. Je suis aussi présente que l’air que vous respirez. Si si, je vous assure. J’en veux pour preuve le test qu’a fait un graphiste américain : il a essayé de se passer de moi une seule petite journée… Eh bien, il ne lui restait que l’eau du robinet à boire et des pommes à croquer. Incontournable je suis ! Vous avez deviné ? Un autre indice ? J’ai des courbes harmonieuses, regardez mon « S ». Je suis impeccable, pure, et vous pouvez m’identifier aussi grâce à mon « t » si caractéristique, ou encore au point carré sur mon « i ». Alors ça y est ? Et oui, c’est moi : Helvetica.
– Enchantée ! Quelle harmonie optique. Entre-nous, vous me faites penser à quelqu’un…
– À l’Akzidenz Grotesk probablement ? Mon créateur Max Miedinger, en 1957, est parti de cette ancienne police en la modernisant. Il a beaucoup travaillé sur les vides, les formes et les contre-formes, il m’a  voulue objective, allant à l’essentiel et surtout neutre, utilisable pour tous types de message.
– Oh je sais ! Je vous ai vue sur une pub Nike !
– Ooh mais vous avez raison ! Grâce à moi, on a opéré aussi un changement radical dans l’art publicitaire : fini les fioritures et les images gentillettes, avec mes caractères nets et épurés, le slogan s’impose à lui seul. J’ai aussi beaucoup voyagé ! Internationale je suis et je reste. Un beau jour, j’ai décidé de prendre l’avion (American Airlines) avec escales (Lufthansa) pour finir en souterrain (Mexico City Metro) ou encore à Boston, Vienne, Prague, Moscou, Tokyo…, me voilà globe-trotter.
– Eh bien, bon voyage alors ! Poussez-vous donc, vous prenez toute la place !
– Mais quel ton confiant ma chère ! On voit bien que vous venez du peuple vous, quelle rebelle ! »

Divagations Typographiques Le Voyage
(3) Memphis by Linotype

Le grand écart

« Oui, bien vu, je suis urbaine, robuste et franche. Aussi carrée ou géométrique que vous, Mesdames, mais moins austère. Oui, je suis une rebelle. Je vous apporte le vent du progrès.
– Quelle confiance ! Que d’espoir… [Soupirs]
– Ah l’espoir ! C’est mon moteur. Je suis intègre et stable, honnête et digne. Faites-moi confiance, ensemble nous pouvons déplacer des montagnes… On m’adore tout de suite. Regardez les New-Yorkais par exemple, comme ils me portent dans leur cœur ! Je suis en effet gravée devant la Freedom Tower, construite sur les décombres du World Trade Center. Debout, prête à combattre pour la liberté ! C’est d’ailleurs pour cela que Barack Obama a jeté son dévolu sur moi pour sa campagne de 2008. Moi une petite typo issue de la rue, je deviendrai typo de la victoire ! Je suis Gotham (7) dessinée par Tobias Frere-Jones.

 

(7) Tobias Frere-Jones s’est inspiré des lieux de son enfance pour dessiner Gotham, à la base à la demande du magazine masculin GQ. Il est retourné à ses premières amours en arpentant les rues de New York, prenant son inspiration dans les caractères ornant les néons et les vieilles enseignes des magasins typiques de New-York. Il va ainsi sauver ce patrimoine en les photographiant avant qu’ils ne disparaissent. Par la suite, il livrera le Gotham, du nom de la chère ville de Batman. Succès énorme ! À tel point qu’on pourrait presque dire qu’elle s’impose comme LA typographie américaine des années 2000.

 

Fin de l’hibernation.

« Fermez maintenant les yeux et laissez-vous aller… Vous voulez du plus humain, du plus accessible ? Eh bien, j’ai envie de vous dire que voici venu le temps de la fin de l’hibernation…
– Oooh ! Comment osez-vous !
– Ne poussez pas ces hauts cris, ça vous pendait au nez !
– Quelle cruauté !
– Au contraire, installez-vous confortablement et écoutez-moi. Je ne suis pas là pour vous heurter.
– Mais qui est-ce donc ?
– Oh, elle a un air de déjà-vu, et pourtant…
– Mais quelle jeunesse impertinente !
– Relax… Je suis une tendance nouvelle. Dans notre monde chaotique actuel, où 2020 nous a démontré que le monde réel et le monde virtuel ne sont finalement pas si éloignés l’un de l’autre, nous sommes à la recherche d’un élément stable. Vous y avez toute votre place, rassurez-vous. Mais soyons sincères, l’utilisation presque à l’excès de belles linéales contemporaines au design épuré fait paraître tout un peu trop lisse, un peu trop semblable…

Faites donc le test, prenez quelques identités de marques actuelles l’une à côté de l’autre. Et remarquez comme tout est pareil, similaire, presque lisse… Mais si, soyez sincères, ne montez pas sur vos grands chevaux, Mesdames !

Eh bien, aujourd’hui avec ce que nous vivons, nous avons besoin de nous raccrocher à quelque chose de plus humain, de plus chaleureux, de plus vivant. C’est le grand retour à plus de personnalité. Qu’il s’agisse pour nous, polices de caractère, d’une courbe plus subtile par ici, d’un angle original par là, ou d’une terminaison qui a du caractère (sans mauvais jeu de mots)… Il y a clairement quelques tendances typographiques qui commencent ainsi à s’affirmer.

Et nous voici de retour, polices plus empathiques, avec nos personnalités plus accrocheuses, soit plus douce, soit plus fluide comme moi. Avec notamment, vous le voyez dans mes courbes, un retour à un savoir-faire de qualité. Du « fait main ». Et au contraire de nos ancêtres qui avaient un aspect plus « mécanique », les possibilités OpenType actuelles nous permettent de jouer avec toutes les imperfections d’une vraie écriture manuscrite, en variant les combinaisons, etc. (8). Nous avons une âme, une personnalité plus humaine qui éveille un sentiment de confiance et d’authentique. Ce dont nous avons tous plus que jamais besoin aujourd’hui.

– C’est vrai, comme on se sent bien à tes côtés ! Avec ta voix apaisante, je t’écouterais des heures…
– Ah quel tourbillon d’émotions retrouvées ! Quel plaisir de fuir ce monde aseptisé qui nous rappelle trop l’actualité. »

 

Divagations Typographiques Morning Monotype
(8) Un exemple parmi d’autres : Morning chez Monotype

 

Se réinventer.

« Eh bien, on vous a entendues, et nous voici. Regardez un peu ma sœur, regardez comme elle se démarque avec ce retour de contraste dans son anatomie. Ne soyez pas timides, observez ici ses traits plus fins, et elle peut même varier selon son humeur avec des changements d’épaisseurs, verticaux ou même horizontaux, il y en a pour toutes les personnalités.
– Quelle fluidité, je veux les mêmes atours !
– C’est parfait, allez-y, parez-vous, c’est à la mode. Voyez également comme ce changement réussi à nos cousines du web. Même l’univers du luxe et de la mode peut y trouver son compte, en passant doucement de leurs polices à empattements à fort contraste vers des polices sans empattements mais qui deviennent contrastées (c’est-à-dire qui adoptent leurs pleins et déliés) (9). Le raffinement peut même parfois être poussé à l’évanescence si vous le désirez, avec des déliés assez éthérés. Ou encore avec des particularités organiques (10) dans certaines formes, devenant presque indolentes, en total contraste avec le monde réel.

Divagations Typographiques Fonts

– Waouw, allons-y mes amies linéales, parons-nous un peu et démarquons-nous…
– Oui, bien d’accord, c’est dans les vieux moules que l’on fait les meilleures pâtes…
– Que voulez-vous dire ?
– Eh bien, que le design c’est aussi ça : l’éternel équilibre entre passé et neuf, le regard tourné vers l’avenir. Et comment nous réconforter, surtout actuellement ? Si ce n’est de nous mettre en quête de familier, de repères… Quoi de plus normal alors de réexplorer le passé et de revisiter certaines polices historiques avec un œil nouveau. Et de leur fournir nombre de variations plus chaleureuses, voir parfois plus ludiques… La typographie est bien sûr un art sérieux, que je respecte avec adoration, mais qui a dit qu’on ne peut pas s’amuser ? Nous en avons bien besoin aujourd’hui. Alors qui relève le défi ? »

Rendez-vous lors d’un prochain épisode…
Et d’ici là, prenez bien soin de vous.

Aurélie Carlier

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