Le Démocrate de l’Aisne, un journal comme il y a 100 ans

par Thierry H. le 27 avril 2018

Jeudi 12  avril 2018, 9h du matin. C’est presque la panique dans l’imprimerie du Démocrate de l’Aisne. Deux des trois linotypes qui servent à composer les quatre pages hebdomadaires du petit journal sont en panne, de même que le mécanisme qui, en sortie de presse, plie chaque exemplaire. Pourtant, le gros millier d’exemplaires de l’hebdomadaire doit être au bureau de poste avant 16h. La course contre la montre commence…

C'est une par une que les lignes de plomb coulée par la linotype sont placées dans la composition.

Vervins, petite commune de l’Aisne à quelques kilomètres de Chimay. 2500 habitants, une gare, les vestiges des remparts qui protégeaient la cité au Moyen-Âge… et le dernier journal de France – et peut-être d’Europe – encore imprimé en typo !

Ici, chaque page se compose à la main, ligne par ligne, à l’aide de caractères en plomb. Pas de logiciel de mise en page ou de gestion éditoriale, c’est sur des linotypes que le texte courant est tapé et dans les casses en bois que sont prises, une à une, les lettres qui serviront à créer les titres. Quant à l’alignement des colonnes, on le réalise à la main, en ajoutant des espaces à l’aide de lignes de plomb.

Les linotypes ne font pas tout. Pour les titres, la composition se fait toujours lettre par lettre.

Dès que les 4 pages sont prêtes et leur contenu bien calé dans les châssis, il ne reste qu’à les installer dans les entrailles du monstre mécanique qui occupe la majeure partie de l’atelier. Une fois lancée, il ne faudra pas bien longtemps à la vieille rotative de 1924 pour sortir ses 1200 exemplaires hebdomadaires.

L’atelier en action, de la composition à la sortie

Une découverte des étapes de fabrication d’une édition du Démocrate de l’Aisne,
le dernier journal de France à être imprimé à partir de caractères en plomb.

Tout le monde sur le pont !

Cela fait 15 mois que Michel Moreau a rejoint l’équipe du Démocrate. Venu d’une imprimerie de Saint-Quentin, il a tout connu de l’imprimerie : la typo, l’offset et même la sérigraphie. Mais c’est travailler avec le plomb, les caractères mobiles et les machines anciennes qui lui plaît le plus. En ce jeudi d’avril, il est au four et au moulin. Entre la composition des lignes de texte sur la seule linotype encore en état de marche, la préparation des titres, la finalisation des pages et finalement leur impression, il ne prendra même pas le temps de s’arrêter pour manger.

Michel et Nicolas en plein travail sur les pages du Démocrate.

À ces côtés, Nicolas Laplace l’assiste tout en apprenant le métier. Parvenir à équilibrer les colonnes, placer des filets, ajuster les différents éléments, etc. les tâches à accomplir ne sont pas simples, surtout lorsqu’il faut s’habituer à tout lire à l’envers. C’est via Pôle Emploi que Nicolas a débarqué au Démocrate en décembre 2017. Après des jobs en intérim dans le nettoyage industriel, le petit hebdomadaire lui a permis de décrocher un contrat temps plein.

Si le secteur est nouveau pour lui, l’ambiance familiale et le caractère varié de son boulot lui conviennent bien. L’absence de Kévin Germain, un collègue devenu papa deux jours plus tôt, l’oblige sans doute à prendre encore un peu plus de responsabilités mais cela ne semble pas lui faire peur.

Un seul passage dans la vieille presse permet d’imprimer les quatre pages hebdomadaires du Démocrate.

Et c’est heureux car, pour terminer l’impression de cette édition du vendredi 13 avril, il leur faut à présent changer la bobine de papier qui alimente la presse duplex de 1924. Une première pour Michel et Nicolas qui n’ont jamais eu à le faire jusqu’ici… Manipuler un transpalette dans l’espace exigu de l’atelier n’a rien d’évident, pas plus que hisser les 200 kilos de la bobine sur ses supports ! Il faudra deux essais pour y parvenir, sans trop perdre de temps.

C’est qu’une fois le tirage achevé, il reste encore à plier les journaux à la main – pour pallier la défaillance de la plieuse – puis y apposer les adresses avant de porter le tout au bureau de poste qui ferme une heure plus tard. Tout le monde s’y met donc : les deux typographe-imprimeur mais aussi la directrice, Éléonore Dufrenois.

Juriste de formation, elle a débarqué dans la région en suivant son mari venu y reprendre une exploitation agricole. Trouver du boulot en Thiérache n’est pas toujours simple et c’est par hasard qu’elle a abouti dans les bureaux de l’hebdomadaire. Après quelques semaines comme assistante, on lui proposa le poste de direction… Depuis, elle pilote au jour le jour ce journal anachronique.

La relecture des pages sorties de la presse à épreuve est une des nombreuses tâches d’Éléonore Dufrenois, l’actuelle directrice du journal plus que centenaire.

Mission accomplie… une fois de plus

Créé en 1906 par Pascal Ceccaldi, un Corse venu s’installer en Thiérache, le journal a connu son heure de gloire dans l’entre-deux-guerres. Ce sont six pages quotidiennes tirées à 20 000 exemplaires que réalisaient alors la quarantaine de journalistes, typographes et imprimeurs du journal. Jusque dans les années 1920, la composition se faisait entièrement à la main, avant que n’arrivent les linotypes.

Le Démocrate est par la suite toujours resté fidèle au plomb mais a connu des moments difficiles, échappant plusieurs fois à la disparition. C’est une association, Les Amis du Démocrate, qui a sauvé le journal de la disparition. Le millier d’abonnés ne suffit bien entendu pas à le maintenir à flot : ce sont les publications légales et judiciaires qui lui assurent l’essentiel de ses revenus.

La course contre la montre s’est une fois de plus bien terminée pour Nicolas et Michel. Le calme revient dans l’atelier… jusqu’au jeudi suivant.

Comme chaque jeudi, tout finira bien et les quatre employés présents parviendront une fois de plus à livrer à temps. Le dernier survivant de l’imprimerie au plomb est toujours bien vivant!

Le démocrate de l’Aisne ne possède pas de site web mais toutes les informations pratiques pour une éventuelle visite sont disponibles sur la page qui lui est dédiée par l’Office du tourisme de la Thiérache.

1 commentaire

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One Response

  1. BOURGOIS BERNARD dit :

    Que de souvenirs, j’ai commencé à travailler à 15 ans en 1952.
    J’ai connu toute l’évolution depuis le plomb jusque qu’aux premières techniques modernes en +/- 1960, le COLOGRAPH un scanner à tubes, le transistor n’étant à cette époque pas très développé ensuite les puces,
    l’électronique va tout bouleverser avec l’arrivée du Mac et les logiciels.
    B. Bourgois

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