Remember Souvenir, Denis Meyers

par Jean-Luc Urbain le 15 juin 2016

De septembre 2015 à début juillet 2016, l’artiste typographe Denis Meyers met en espace 20 ans de souvenirs captés dans 200 carnets de croquis. Une articulation très personnelle de 25 000 m2 de mots et portraits « encrés » dans une succession de pièces, cages d’escaliers, murs, fenêtres, sols et plafonds, portes et cloisons,… du bâtiment Solvay à Ixelles. 1800 bombes, 500 litres de noir, 700 litres de blanc et 9 mois de travail pour une œuvre qui attend déjà sa disparition imminente…


Mais qu’est-ce qui pousse à créer un contenu dans un contenant qui déjà disparaît ? Quelle force anime cet artiste quand il continue sa fresque alors que les machines attaquent déjà le bâtiment ? Intrigante compilation de création et de destruction dans un même instant, un même lieu, un concept. Et pourtant, ce choix est judicieux. Il devient un des acteurs principaux de la fragilité créatrice, un symbole de la mise en danger de l’artiste.

Labyrinthe ou dédale…

On pénètre religieusement dans ce bâtiment délabré, dans cette histoire de béton, de charpente et de gravats, un vécu qui rencontre celui de Denis Meyers. Deux histoires qui s’entrelacent. Un ADN.

Sur la pointe des pieds on y cherche les indices et, au détour des premiers couloirs, on ramasse de réelles claques tant par le gigantisme de l’aventure, que par la qualité graphique de l’œuvre. D’entrée cette éruption graphique coupe le souffle, casse nos rythmes et s’empare de nous.

Récupération totale du bâtiment au service du projet. Les salles sont réaffectées en salles des archives, sas, galeries de portraits, salles des pas perdus…
Récupération totale du bâtiment au service du projet. Les salles sont réaffectées en salles des archives, sas, galeries de portraits, salles des pas perdus…

Il nous abandonne dans le dédale et nous reprend violemment au tournant. Denis joue de nos visions et de nos perceptions. D’une cloison éventrée nous apercevons le cadrage naturel d’un détail de fresque, dix mètres plus loin nous prenons la totalité de la sauce en plein visage. Il nous permet de nous ressourcer dans une clairière, de retrouver la sérénité, et dans la seconde du prochain pas posé, il nous transporte à nouveau. D’accélérations en modifications d’ambiance, les arabesques, les entrelacs de sa typo s’emparent de nous.

« ... cela faisait déjà pas mal de temps que je commençais à me lasser de faire des peintures sur des murs, sans relief, sans surprises, où d’un coup d’œil, toute la surface de la fresque était balayée ».
« … cela faisait déjà pas mal de temps que je commençais à me lasser de faire des peintures sur des murs, sans relief, sans surprises, où d’un coup d’œil, toute la surface de la fresque était balayée ».

Depuis septembre 2015, le titan encre les murs de ce qui l’occupe, de son histoire. De sa typographie, il adopte le bâtiment comme un être vivant, dans toute la complexité à l’habiter.

Immersion

Entrer c’est participer à la mystérieuse archéologie contemporaine d’un être. C’est suivre le parfum d’une mélancolie enluminée de la noirceur des soubresauts du souvenir. Denis nous dévoile tout, sans nous donner toutes les clefs. Cela renforce le mystère et préserve les êtres. Quelle pudeur ! On vole bien au-dessus d’un simple épanchement romantique. L’accès au plongeoir est juste ouvert.

Jean-Luc : Ton travail, ta boulimie te conduisent à dévorer l’espace. L’architecte Rudy Ricciotti parle de « sport de combat » en parlant de son travail. Comment résumerais-tu le tien ?

Denis : Mon travail est intimement lié à mon histoire mais aussi à celle de toutes les personnes que j’ai croisées, rencontrées, embrassées, dessinées, éduquées, observées, regardées, écoutées ces 20 dernières années.

C’est un combat, une lutte, parfois contre le froid, parfois contre le vent, la hauteur, la démesure, la folie ou la noyade. Ce projet est un combat mais aussi un défi, une catharsis, une thérapie ! Il a été une grosse prise de risque, tant financier, sentimental qu’artistique, j’ai voulu sortir de ma zone de confort, essayer tout ce que j’avais envie de tester, d’expérimenter.

« J’y ai couché, gerbé des milliers de mots, de phrases, de verbes à l’infinitif. Une œuvre n’existe que parce qu’elle est regardée, mais pas que ! Ce travail dans les anciens bâtiments Solvay, je l’ai fait surtout pour moi ».
«J’y ai couché, gerbé des milliers de mots, de phrases, de verbes à l’infinitif. Une œuvre n’existe que parce qu’elle est regardée, mais pas que ! Ce travail dans les anciens bâtiments Solvay, je l’ai fait surtout pour moi».

Jean-Luc : La bête se sent-elle rassasiée de cette dernière aventure typographique ?

Denis : Rassasié ? Non pas vraiment, c’est un besoin vital pour moi, de peindre de dessiner. Quand j’inscris des mots, je ne fais pas qu’écrire, je dessine, je peins des lettres, comme des visages, des corps, des silhouettes… Le vocabulaire typographique est très lié à la morphologie : jambe, panse, ventre, œil, jambage, ligne de pied et de tête…

Jean-Luc : Typographie et topographie, labyrinthe et dédale, comment as-tu mis en place cette invasion ?

Denis : Quand j’ai découvert le bâtiment de l’intérieur et que j’ai appris qu’il serait prochainement démoli, j’ai eu un coup de cœur, un coup de sang, je me suis dit qu’il était fait pour moi, que j’allais lui donner un dernier écrin, un dernier souffle.

 Après de longues démarches pour obtenir l’autorisation d’y peindre, pendant 15 jours, je n’ai fait que m’y promener, du matin au soir, juste pour le comprendre, pour le déchiffrer.  

En parlant du bâtiment : « ... j’ai dû dompter cette bête pour qu’elle ne me dévore pas ».
En parlant du bâtiment : « … j’ai dû dompter cette bête pour qu’elle ne me dévore pas ».

Pour en comprendre l’articulation, l’architecture et l’histoire., je l’ai parcouru d’avant en arrière, de gauche à droite, de haut en bas, en courant, à la lumière du jour et à la lampe de poche, parfois de nuit, juste avec les lumières de la ville…

Je savais que je voulais y coucher, y enterrer une partie de ma vie, une partie de mes 200 carnets de dessins, mais il m’a fallu du temps pour comprendre comment mon histoire allait s’imbriquer dans ce mastodonte.

Puis, par un jour de septembre 2015, j’ai posé, projeté mes premiers grammes de peinture dans un coin d’une pièce, s’en sont suivies 1800 bombes, des centaines de litres de peinture noire, des milliers de pressions de l’index sur les capuchons de bombes aérosols, des milliers de mètres carrés de surface se sont vus noircis !

Denis Meyers est né en 1979 à Tournai. Artiste, typographe urbain, il se forme à La Cambre mais également dans le sillage du graphiste Lucien De Roeck (affiche de l’expo 58), son grand-père. Cliché de la photo de © Sébastien Alouf
Denis Meyers est né en 1979 à Tournai. Artiste, typographe urbain, il se forme à La Cambre mais également dans le sillage du graphiste Lucien De Roeck (affiche de l’expo 58), son grand-père.
Cliché de la photo de © Sébastien Alouf

Rien n’a changé chez lui. Denis, c’est un processus en route. C’est l’espace qui s’ouvre quand on essaye de le maîtriser. Ses stickers, ses cahiers de croquis, ses investigations graphiques, tout chez lui est exponentiel. Et pourtant, il voyage toujours de l’infiniment petit à l’infiniment grand. De ses respirations, de ses va-et-vient, il se nourrit. Il digère et rend en alternance, domptant par cette gymnastique graphique, l’Espace.

L’exposition est accessible jusqu’au 03 juillet 2016.
Réservations sur arkadia.be

remember-souvenir.me

Crédits photos Jean-Luc Urbain

2 commentaires

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2 Responses

  1. Meyers Michel dit :

    Salut Jean-Luc, Au risque d’égratigner ta modestie légendaire, c’est de loin le meilleur article écrit sur Denis.
    Tu as tout compris, et le texte est merveilleusement écrit et documenté.
    Je t’appelle dès que je retrouve ton numéro. Grand merci et cordialement.