Médor, un canard… pas (fait) comme les autres !

par Thierry Vandeputte le 17 janvier 2017

En novembre 2015, Médor débarquait dans les meilleures librairies francophones de Belgique. Coup d’oeil sur ce nouveau trimestriel qui allie contenu original et méthode de mise en page inédite.

Ludi et Céline chez l'imprimeur © Photo Sophie Boiron.
Ludi et Céline chez l'imprimeur © Photo Sophie Boiron.

À l’origine

Un magazine belge qui renoue avec l’enquête et qui offre de bonnes conditions de travail pour des journalistes, graphistes, photographes créateurs de sens, c’était le rêve des fondateurs de Médor en ce mois d’août 2012.

Trois ans plus tard, le plan financier est en place ainsi qu’une coopérative, une ligne éditoriale, le tout en accord avec les valeurs de départ chères à ses fondateurs. Le projet est soutenu par Crédal, une coopérative de finance solidaire créée en 1984 par divers groupes d’épargnants qui souhaitaient affecter en commun une partie de leurs économies à des projets éthiques http://www.credal.be/node/387.

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Coopératif

Comme il se présente lui-même, Médor est un trimestriel coopératif d’enquêtes et de récits. 128 pages en quadrichromie, au format 17 x 23 cm, entièrement dédiées aux enquêtes, aux récits, à des portraits, des rubriques… pour un journalisme qui en a dans le ventre. Le tout centré sur la Belgique. La coopérative Médor est ouverte à tous les citoyens. Médor refuse les subsides structurels, politiques et ne dépend pas d’actionnaires liés à des sociétés commerciales, son modèle économique repose principalement sur la vente et les abonnements. Près de 63 % de son budget est dédié au paiement des auteurs (journalistes, photographes et illustrateurs).

Deep journalism

Les 19 journalistes, graphistes, auteurs qui ont créé Médor proviennent d’horizons différents, ils aiment leur job. Ils se sont donc créé des conditions de travail permettant de donner du sens, d’aller au bout de leurs enquêtes, de leurs explorations. Médor prend le temps d’explorer ses sujets. Au slow journalism chez Médor on préfère le deep journalism. Cette méthodologie permet d’aller au fond des choses. Ses journalistes souhaitent se distinguer par la diversité et la crédibilité des informations rapportées.

Médor ne souhaite pas réinventer le métier mais revenir aux sources des pratiques journalistiques : une déontologie et des méthodes éprouvées pour se donner les moyens d’appréhender les faits, de les mettre en doute dans un souci d’impartialité.

Logiciels libres¹

Puisque les rédacteurs sont libres, les logiciels employés le sont aussi. Les fontes sont artisanales, le papier recyclé, la livraison des librairies se fait à vélo, etc.

Rencontre avec Alexandre Leray, graphiste

Quelles sont les raisons qui vous ont fait choisir les solutions de logiciels libres ?

Au départ, les 4 graphistes fondateurs de Médor font partie d’un collectif qui s’appelle OSP (Open Source Publishing, http://osp.kitchen) et c’est nous qui avons proposé l’emploi de logiciels libres dans Médor. Comme Médor pensait fort à la question de sa structure, de son organisation sociale,de sa rédaction tournante, on trouvait qu’il était important d’étendre cela au processus de création des pages. Car nous pensons que les outils numériques utilisés participent aussi à la manière dont nous collaborons.

Les logiciels libres permettent de trouver d’autres manières de s’organiser. Nous y voyons deux aspects : l’un plus éthique,choisir des logiciels qui ne proviennent pas d’entreprises qui font du monopole, ce qui est maintenant malheureusement le cas avec Adobe et le passage à la CréativeCloud et qui nous pose pas mal de problèmes d’indépendance.Si nous ne renouvelons pas l’abonnement,qu’advient-il de notre portfolio ?

Pour faire une comparaison avec la cuisine, ce qui importe c’est autant l’origine des ingrédients que le plat final, et que toute la chaîne réponde à la même qualité d’exigence que nous demandons pour nous-mêmes.

L’autre aspect est cette idée que les outils sont des « interlocuteurs » c’est-à-dire qu’un outil, ce n’est pas juste un moyen, c’est aussi un dialogue qui nous propose des manières de faire. Le travail dans InDesign est plutôt solitaire, le graphiste est seul devant sa mise en page. Dans notre collectif OSP, qui est né il y a 10 ans alors qu’Adobe englobait Macromédia, nous pensons que la diversité des logiciels est importante car ceux-ci influencent notre manière de travailler. L’emploi d’un logiciel unique provoque des habitudes et le fait d’utiliser des logiciels différents permet de se rendre compte que ces habitudes sont «re-questionables».

Le partage des connaissances autour d’un logiciel libre est aussi très enrichissant et intéressant.Le logiciel a un rôle central, non pas pour son aspect technique mais parce qu’il propose des pratiques assez différentes de celles rencontrées habituellement.C’est une nouvelle manière de se questionner en groupe sur nos pratiques.

La mise en place de votre solution, son « bidouillage » comme vous le qualifiez vous-même, n’a sans doute pas été une chose facile. Comment cela s’est-il passé ?

La mise en page se fait à partir de fichiers HTML et CSS. Les technologies du web nous permettent d’associer une approche visuelle – qui offre un feedback visuel immédiat – et une approche générative par le code. Ce qui nous intéresse, c’est de pouvoir passer de l’un à l’autre, en fonction de leurs qualités respectives. Avant d’être imprimé, notre magazine est donc un site web dont les pages sont exportées en PDF. Avec OSP, nous avons construit un outil qui permet d’avoir une simulation des pages imprimées à l’écran.

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Actuellement, nous cherchons un design qui tire parti des qualités du HTML car pour l’instant ce sont des blocs qui sont disposés manuellement. Nous avons un back-office dans lequel nous construisons le sommaire et plaçons les articles. Ensuite nous « aspirons » les articles et les faisons couler dans la mise en page. Quand le contenu d’un article change, il est modifié automatiquement dans la mise en page. C’est vraiment une méthode de web designer. Avec l’HTML, ce qui nous tient à cœur, c’est la possibilité de travailler à plusieurs sur un même article. Nous avons un logiciel qui permet de partager nos fichiers et de travailler à quatre sur une même page.

Vous vous appuyez sur des outils qui habituellement sont utilisés pour composer des pages qui seront vues en ligne sur sites internet, n’existait-il pas des solutions libres orientées édition papier ? Scribus par exemple. Avez-vous testé d’autres solutions ?

Certaines parties du magazine sont réalisées avec Scribus, la BD par exemple. Nous connaissons Scribus depuis pas mal d’années mais il ne correspond pas à ce que nous attendons d’un logiciel de mise en page. Il est bien sûr important que ce logiciel existe, pour des considérations par exemple simplement pratiques de pouvoir utiliser un logiciel gratuit, sans devoir se préoccuper de devoir le pirater… et il permet de créer des PDF de qualité que l’on peut fournir à l’imprimeur.

Mais l’approche de la mise en page est plus classique, l’idée de la page, le placement de blocs, textes et visuels, la création d’une grille… nous sommes très proches d’InDesign. L’idée de mono utilisateur ne convenait pas à notre souhait de travail collaboratif pour Médor.

Quelles sont les difficultés rencontrées lors de la composition des textes ? Je pense à la justification, aux règles de césure, aux options d’enchaînement des paragraphes…

Dans le premier numéro (novembre 2015), il y a eu pas mal de soucis « typographiques » que nous n’avons pas eu l’occasion de corriger, notre solution ne le permettait pas encore. Et à chaque numéro, nous nous améliorons.

Nous voyons notre magazine comme une promesse, un projet sur le long terme. En termes d’efficacité, nous sommes plus lents. Nous expérimentons notre outil au même titre que notre ligne éditoriale, nous prenons aussi des risques dans nos reportages, enquêtes… Notre outil n’est pas encore mature mais si nous ne le tentons pas avec Médor nous ne le tenterons jamais. Dans le dernier numéro, la gestion des césures a été grandement améliorée. L’avantage du langage HTML est qu’il évolue très vite.

Quels aspects souhaiteriez-vous améliorer ?

La justification du texte n’est pas encore possible, elle est mal gérée. Nous préférons aligner les textes à gauche. Pour le moment, un seul navigateur gère correctement la justification des textes (adaptation des espaces entre les mots et lettres, déformation des glyphes) mais tout cela évolue très vite, les lettrines sont maintenant possibles, il devient facile d’utiliser des polices particulières… c’est très encourageant pour l’avenir. Les notes de bas de page sont disposées manuellement, nous voudrions à l’avenir qu’elles suivent le texte.

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Le design ?

La mise en page est très compacte et dense, c’est voulu, nous ne voulions pas jouer le jeu d’une mise en page aérée comme cela se fait beaucoup. Nous voulons accentuer le fait qu’il y a des choses à lire. Le format est très pratique pour le glisser dans son sac, partout… et le lire !

Cet interview-rencontre se termine, car toute bonne chose a une fin. Je porte maintenant sur mon exemplaire de Médor, un autre regard. Si dans un premier temps, pour l’utilisateur InDesign que je suis, les défauts de mise en page semblent prendre le dessus sur le fond, très vite on sent la cohérence du projet. Dans son écriture et dans sa forme, Médor a une gueule différente des autres, plus neuve, plus riche… et c’est bien !

¹Logiciel libre, rappel :
Aujourd’hui, un logiciel est considéré comme libre, au sens de la Free Software Foundation, s’il confère à son utilisateur quatre libertés :
1. La liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages ;
2. La liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins ;
3. La liberté de redistribuer des copies du programme (ce qui implique la possibilité aussi bien de donner que de vendre des copies) ;
4. La liberté d’améliorer le programme et de distribuer ces améliorations au public, pour en faire profiter toute la communauté.
L’accès au code source est une condition d’exercice des libertés 2 et 4.

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